Philippe de Villiers « J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu », Editions Fayard, 2019.

L’europhobe du Puy du fou

Ce dernier livre de Philippe de Villiers est empreint d"une haine paroxystique envers l'Union Européenne. Pourtant les Editions Fayard avaient publié en 2007 nos conversations avec Otto de Habsbourg, apôtre de l’Union Européenne. Mais puisque Villiers imagine que c’est « son meilleur » livre, « le seul qui restera »... 

Or, il aurait mieux fait d’en rester à son brûlot anti-islamiste « Les cloches sonneront-elles encore demain ? ». [1] Le danger islamiste, il le connait bien et c’est une réalité. En revanche, sa vision de l’Europe date beaucoup et sa croisade contre elle évoque Don Quichotte luttant contre les moulins à vent. Son livre est essentiellement un règlement de comptes avec un défunt, Jean Monnet, décédé en 1979 à 90 ans. En feuilletant les Mémoires de ce marchand de cognac devenu à la faveur des évènements l’homme lige de Washington et un des « pères » de l’Europe avec Robert Schuman, ou plutôt « l’inspirateur » de celui-ci, comme l’avait dit de Gaulle, Villiers imagine avoir découvert le pot-aux-roses et l’origine de tous nos maux. Ce n’est pas un scoop. C’est plutôt du « recuit».

Villiers dit avoir trouvé son Chemin de Damas en croisant assez récemment un professeur anonyme qui a dessillé ses yeux, à lui qui milite pourtant contre l’Europe depuis 1994, soutenu au départ dans son œuvre de déconstruction par le milliardaire Jimmy Goldsmith. Ce qui mène à la question de savoir si les thèses souverainistes à la Villiers ne sont pas inspirées par ces Anglosaxons qui tentent de détruire une Europe qui leur échappe depuis 1992. Goldsmith n’avait jamais été un ami de la France et l’on s’étonne qu’il ait investi de l’argent à l’époque dans le Mouvement pour la France de Villiers. Mais a-t-il vu dans ce mouvement, au lendemain de Maastricht, le bélier qui pourrait casser la forteresse européenne en voie de construction ? C’est tout à fait possible. L’hypernationalisme et l’europhobie de Philippe de Villiers le rendaient vulnérable. On ne peut exclure que Goldsmith ait misé sur sa crédulité exaltée, obnubilé qu’il était par la mission de destruction de l’Europe dont il se croit investi. Il n’attendait en somme qu’un puissant mécène pour scier la branche sur laquelle il était assis. Laissons les morts reposer en paix, mais on est quand même effleuré par l’idée que telle a pu être l’arrière-pensée du Franco-Britannique Jimmy Goldsmith, fils d’une Française catholique mais d’un député de la Chambre des communes à Londres, quand il a décidé de soutenir Villiers et de le faire entrer au Parlement Européen.

*     *

Pour revenir au livre « J’ai tiré le fil… », après une compilation éclair d’archives sans autre fil directeur que sa haine de l’Europe et son obsession conspirationniste, l’auteur a commis la pire des erreurs du point de vue de la science historique. Elle consiste à ne pas mettre les faits et documents dans la situation matérielle et psychologique de leur époque. Il les a tirés de leur contexte des années de Guerre froide pour mener son combat contre l’Union Européenne de 2019, négligeant la virulence du danger soviétique dans l’après-guerre, la peur qu’inspiraient les troupes et blindés russes stationnés à 400 kilomètres de la France, la puissance électorale des partis communistes en Europe occidentale et l’infiltration de l’Ouest par les services secrets du Kremlin. En ces années de guerre psychologique, une Europe saignée à blanc par la guerre ne pouvait s’appuyer que sur les Etats-Unis pour n’être pas phagocitée par l’ogre moscovite.

Heureusement, Winston Churchill et quelques diplomates et officiers américains informés et intelligents avaient éclairé le président Harry Truman sur les véritables intentions de Staline et la nature de son régime. Au grand dam du tyran moscovite, Truman ne retira pas en 1946 ses troupes d’Europe comme le président Wilson l’avait fait en 1919, et il prit le contrepied de son prédécesseur Franklin Roosevelt [2] qui ne comprenait goutte à l’Europe, à la Russie, au national-socialisme et au marxisme-léninisme et faisait confiance à ce bon « uncle Joe ». [3] Tel avait été le contexte. Robert Schuman n’avait pas de gènes en commun avec l’oncle d’Amérique, mais il avait dû faire quelques concessions au dit Oncle Sam et l’une d’elles s’appelait Jean Monnet qui lui donna, en prime, quelques idées pour organiser le nouveau système européen. C’est vrai, Monnet était proche des Américains. Mais ce n’était pas un agent patenté. Il ne faut pas exagérer son rôle.

Villiers assure que le plan Marshall du 20 septembre 1947 fut le prélude à la mainmise américaine sur la future Europe unie. Pourtant, l’idée européenne n’est pas inscrite sur les chèques américains, comme le suggère Villiers. Le projet franco-allemand de paix en Europe remontait à Aristide Briand et Gustav Streseman qui ne purent le réaliser en 1929 parce Streseman mourut et que la Grande crise venue des Etats-Unis propulsa le parti d’Hitler. Telles sont les réalités de l’histoire. L’aide Marshall visait surtout à empêcher l’Europe et l’Allemagne de sombrer dans la misère. Les Américains savaient que le Traité de Versailles du 28 juin 1919 dicté par Clemenceau avait ouvert une voie royale à Hitler en plongeant l’Allemagne dans le dénuement. Ils n’avaient pas entériné, quant à eux, le Diktat de Versailles. Les 14 Points du président Wilson allaient dans un tout autre sens, mais ils restèrent lettre morte. En 1945-48, ils nous épargnèrent de refaire cette erreur. Certes, l’Angleterre comme l’Amérique n’avaient pas subi l’occupation nazie à l’instar de la France, elles avaient moins de raisons que la France de haïr l’Allemagne. Elles l’aidèrent donc à se relever. Mais des Français prévoyants et lucides comprirent alors qu’il fallait se réconcilier avec l’ennemi vaincu et s’en faire un allié contre le communisme soviétique. Les chants de sirène du Kremlin auraient bien pu séduire quelques mélomanes allemands malmenés par les Occidentaux.

Robert Schuman fut un de ces hommes clairvoyants. Il eut la chance de rencontrer Konrad Adenauer, le premier chancelier de l’Allemagne républicaine d’après-guerre. Adenauer comprenait à peu près le français mais ne le parlait pas. Schuman était bilingue franco-allemand. [4] Le courant passa. Quand l’Europe fut créée en 1951-58, il n’était nullement question d’en faire une « Europe puissance » ou une « troisième voie » entre les Etats-Unis et l’URSS. Il s’agissait de soulager l’effort de défense des Américains et de créer un marché commun pour stimuler le commerce et relever le pouvoir d’achat du monde libre de sorte les gens ne succombent pas au poison marxiste mis à la sauce stalinienne. Naturellement, les Etats-Unis s’adjugèrent le contrôle de la nouvelle Europe. Pourtant quelques petites choses leur échappaient. C’est sur cette voie étroite que fut unifiée pour la première fois l’Europe réellement existante.

A la page 209 de son ouvrage, Philippe de Villiers écrit : « C’est juste après la chute du mur de Berlin que fut érigé le mur de Maastricht ». C’est un peu fort de dire qu’une chose est son contraire, étant donné que le but du traité de Maastricht était d’abattre les murs et que Maastricht-Pays-Bas fut le contraire de Berlin-RDA. Mais plus un mensonge est gros, plus il a de chances d’être cru. Le militant de base pensera : « Il faut bien que ce soit vrai pour qu’un homme aussi distingué ose dire une pareille énormité ». L’antiphrase de «Maastrich—les-murs » passerait si son auteur n’avait fait qu’un bon mot à cent sous, mais il explicite son propos en empruntant une formule de de Gaulle : « Alors qu’ilsaurait fallu jeter des ponts et faire l’Europe < de l’Atlantique à l’Oural > ».

L’idée est séduisante à première vue. Une occasion ratée… Tiens, pourquoi n’y a-t-on pas pensé… ? Le problème : Staline et ses héritiers avaient envisagé exactement cela pour absorber toute l’Europe. Géographiquement et culturellement, peut-être, l’Europe va jusqu’à l’Oural, mais il y a à l’Est de l’Oural l’immense Sibérie. Et il était peu probable que la Russie abandonnerait celle-ci à la Chine. D’ailleurs, la Russie n’envisageait nullement de s’inféoder à la Communauté Européenne (CE) qui était d’une autre nature politique et économique qu’elle-même. La Russie de Gorbatchev et Eltsine était encore imprégnée de miasmes bolcheviques. De plus, comment les Etats européens d’Europe centrale et orientale enfin délivrés qui sortaient de près sept décennies d’esclavage et de massacres sous le knout russe, auraient-ils accepté une aussi funeste opération. Ils étaient soulagés d’échapper enfin à l’emprise du Kremlin.

Enfin, on sait ce que l’Allemagne de l’Est a coûté en renflouement à l’Allemagne occidentale. Qu’on imagine ce que nous aurait coûté la Russie ! C’était la misère assurée, cette misère dont Poutine et ses oligarques sont sortis mais en y laissant le peuple russe. On ne peut pas prendre au sérieux un irresponsable politique tel Philippe de Villiers qui, curieusement, considère les Américains et leur Jean Monnet comme de dangereux personnages, mais se garde d’égratigner les aimables Russes. L’ancien ami de Jimmy Goldsmith a-t-il retourné sa veste? Il faut lire la suite pour voir à quel point, il nage dans l’utopie et l’irréalisme en lançant à la légère un tel pavé dans la mare.

« Les auteurs du traité, écrit-il, nous ont vendu l’idée d’un Super-Etat, d’une Super-Nation, d’une Super-Frontière. Hissés sur le pavois, ils annonçaient déjà : < Les Américains n’ont qu’à bien se tenir ; dans quelque temps, grâce à Maastricht, les Etats-Unis d’Europe seront aussi forts que les Etats-Unis d’Amérique >. La ficelle était grosse et le < non > faillit bien l’emporter. En réalité, ils ne voulaient pas d’un Super-Etat, d’une Super-Nation, d’une Super-Frontière. Leur dessein, ce n’était pas la construction de l’Europe, mais la déconstruction des nations, de la civilisation européenne. Ce n’était pas de favoriser l’émergence d’une nouvelle entité politique, mais de mettre fin à la politique. L’utopie maastrichtienne recèle une tentative inouïe, inédite dans l’histoire des peuples européens d’anéantissement du politique. Apprendre aux peuples à vivre sans constitution, sans gouvernement, sans démocratie, sans limites, sans géographie, sans passé et sans avenir, voilà le filigrane ; c’est à ce moment-là qu’on a inventé le terme < espace sans frontières >, juste au moment où on a résolu de dissoudre l’idée de peuple, l’idée de communauté nationale, l’idée de territoire, l’idée de bien commun. Le marché total a besoin d’objets et d’êtres nettoyés de toute trace de liens. On est vraiment dans l’Idéologie ».

Cette page fourmille d’inexactitudes. Jamais, au grand jamais,[5] l’Europe ne s’est appelée « les Etats-Unis d’Europe ». Elle est une entité politique sui generis qui a pour nom l’Union Européenne. Ce n’est pas une copie de l’Amérique. Maastricht a mis un point final à ces confusions. Villiers a raison d’insister sur la « tentative inouïe, inédite » qu’est l’Europe. C’était du jamais vu dans l’histoire et les mots manquent pour le dire. Justement parce que les Etats-Nations qui avaient été des producteurs de guerre, sont devenus, une fois unis, des facteurs de paix. Il a fallu des personnalités hors du commun comme l’étaient Robert Schuman et Jean Monnet

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Ni « Super-Etat » comme l’Europe hitlérienne ou stalinienne, ni « marché total » à l’américaine ou à la britannique, l’Europe de Schuman, Adenauer, de Gaulle, Kohl et Mitterrand est une chose en soi. Après la Grande-Bretagne libre-échangiste, les Etats-Unis voudraient aujourd’hui la transformer en clientèle pour leur industrie et leur agriculture. Et la Russie en faire un acheteur de ses hydrocarbures et minéraux.

Pour Washington comme pour Moscou, l’UE n’existe pas politiquement, mais comme simple marché et fournisseur potentiel de piétaille. Or, Philippe de Villiers se fait le porte-parole de ces ennemis de l’Europe en prétendant que l’Europe unie est la fin du politique. C’est le vœux le plus cher des Russes et des Américains. Mais de Maastricht à Lisbonne, l’UE s’est donnée une personnalité juridique et politique qui se consolide peu à peu par la pratique. Elle a même une frontière extérieure et une défense en voie de formation. Rien d’idéologique là-dedans. Rien que du politique. D’ailleurs la fin de la Guerre froide a mis à mal les idéologies.

Enfin, la civilisation européenne n’existe-t-elle que dans ses nations ? Du Golgotha au Parthénon et à l’Aventin, dans les eaux eaux fortes de Dürer, parmi les Bergers d’Arcadie de Poussin, avec la Ronde de nuit de Rembrandt et dans la tête du Penseur de Rodin, pour ne citer que ces œuvres, une culture spécifiquement européenne et internationale existe. Elle est dans les chevelures opulentes des Boticelli et autres peintres de la Renaissance et du XVIIIème siècle qu’insulte aujourd’hui le voile islamique tellement présent dans nos rues. Les Américains qui affluent par millions au Louvre, nous envient notre culture européenne, tellement plus riche que la leur. L’UE a retrouvé justement son identité et un supplément d’âme en tant que continent chargé d’histoire. Tel est le sentiment général.Le nier est proprement ridicule. Enfin, contrairement aux dires de l’ultra-droite hyper-nationaliste, l’élimination des frontières intraeuropéennes n’a pas supprimé les nations d’Europe. L’Europe est un assemblage de nations.

Comme quoi, nos vieux pays fortement enracinés ne dépendaient pas de frontières hermétiques à la différence de l’empire soviétique. Au contraire, leurs identités se sont affirmées au fur et à mesure de l’intégration européenne. Plus on se frotte les uns aux autres, mieux on se connait. Plus on apprend les langues des autres, mieux on connait la sienne. C’est ainsi que le rôle de décideur européen du Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement élus dans les pays membres de l’UE ainsi que celui du Parlement européen de Strasbourg élu se sont peu à peu renforcés au détriment de la Commission de Bruxelles supranationale et non élue par les peuples d’Europe. Mais le parti-pris rend aveugle. En niant une réalité historique avérée, le créateur du Puy du fou fait fausse route. Car cela crève les yeux que Maastricht et Schengen répondaient au désir de se mouvoir librement des peuples bridés par les chevaux de frise et les barbelés de la Guerre froide.

Villiers subodore des machinations machiavéliques et titanesques autour du berceau européen. « Il s’agissait, a-t-il dit au magazine Valeurs Actuelles, [6] de construire l’Europe à l’abri des peuples : la <méthode Monnet> est ontologiquement conspirationniste ». Si elle n’était que « conspirationniste », passe encore ! Mais elle l’était donc « ontologiquement ». Voilà qui échappe à la raison raisonnante ! Ces outrances verbales suggèrent que « la bombe Villiers » annoncée en couverture de Valeurs Actuelles, n’est peut-être qu’une charge creuse, pour ne pas dire un pétard mouillé.

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Le pire n’est pas toutefois dans le livre de Villiers. Il est dans deux photos publiées aux pages 16 et 17 de cette édition de Valeurs Actuelles. Il s’agit d’une photo pas très flatteuse de Schuman et Monnet et, accolée à elle, celle de trois officiers de la Wehrmacht en uniforme, parmi eux Walter Hallstein, le futur représentant de l’Allemagne à la Commission européenne. Prises séparément, ces photos ne seraient pas exceptionnelles. Après tout, le duo des « pères fondateurs » Monnet-Schuman (photo de gauche) a plus ou moins fonctionné par intermittences [7] et l’ineffable Walter Hallstein (photo de droite) fut effectivement officier instructeur national-socialiste. Seulement, placées côte à côte, elles suggèrent une parenté entre ces deux fondateurs de l’Europe unie et le IIIème Reich. C’est légitime de s’en prendre pour des raisons différentes à Hallstein et à Monnet. Hallstein fut une erreur d’Adenauer et Monnet était la bête noire de de Gaulle. Néanmoins, Monnet avait été incontestablement dans le camp antihitlérien pendant la guerre. Quant à Robert Schuman, il avait démissionné au bout de dix jours du cabinet Pétain où il avait été nommé d’office et il fut le premier parlementaire français arrêté par les Allemands. Longuement détenu au secret, il était passé par les geoles de la Gestapo où il aurait pu disparaître à tout jamais. [8] Après la guerre, de Gaulle lui a donné officiellement son absolution. Cet assemblage photographique est donc une forme de propagande subliminaire sur fond de germanophobie et d’europhobie afin d’accréditer l’idée sous-jacente selon laquelle le nazisme serait la source de l’Union Européenne.

Ni la France de 1945, ni l’Allemagne de 1949, ni l’Europe de 1950-51, n’ont été l’œuvre de Monnet et de ses liaisons dangereuses d’outre-Atlantique, ni celle des grands mythes de la Guerre froide genre Bilderberg et autres, mais celle d’hommes et de femmes qui avaient combattu le nazisme, survécu à l’enfer de la guerre et goûté comme Louis Terrenoire, Edmond Michelet et Simone Weil, aux camps de concentration nazis, et comme Robert Schuman et Konrad Adenauer aux prisons de la Gestapo où la mort était plus rapide, sauf quand votre ange gardien s’interposait in extremis, ce qui ne fut pas souvent le cas, mais le fut pour eux, par chance pour nous.

Certes, le chancelier Adenauer, qui avait échappé de justesse au lynchage et à l’exécution par les nazis, et Charles de Gaulle durent passer l’éponge sur bien des forfaits et absoudre des anciens nazis au nom de la raison d’Etat. Ils ne le fient certainement pas de gaieté de coeurn mais, pour combattre le Satan moscovite ils durent enrôler des Belzebuths. On ne pouvait condamner des dizaines de milliers de suivistes et comparses du nazisme à la pendaison, d’autant que l’Allemagne fédérale avait aboli en 1949 la peine capitale, et il fallait bien utiliser les compétences techniques de certains repentis qui n’avaient pas commis de crimes de sang pour reconstruire un Etat et un continent. S’ajoute que l’évocation de leur passé les rendait très dociles. C’est ainsi que du menu fretin mais aussi quelques gros brochets passèrent entre les mailles du filet. [9]

Il y eut des absolutions répréhensibles, mais une chose est sûre : ce ne sont pas les anciens nazis qui ont fait l’Europe d’après guerre bien que Villiers le suggère enre les lignes d’une manière quasi-diffamatoire. Chez les Allemands écoeurés par le nazisme dont ils n’avaient pas tout su, et chez les repentis du nazisme une authentique ferveur européenne était née dans l’après-Guerre. Elle animait surtout l’Union chrétienne-démocrate CDU. Exclue du pouvoir, l’opposition sociale-démocrate SPD de Kurt Schumacher qui avait passé dix ans dans les camps de concentration nazis et était gravement malade (il décéda en 1952) ne joua pas dans ce contexte un rôle décisif. Le leader du SPD Willy Brandt n’arriva à la chancellerie qu’en 1969 après le triste épisode Kiesinger. Authentique pro-européen Brandt incarnait la résistance antinazie, mais il se consacra davantage  la détente Est-Ouest qu’à l’Europe. Il faut dire que ses relations avec George Pompidou n’étaient pas excellentes.

Sur ce point et sur d’autres, Villiers qui ose prétendre que « l’Union Européenne est un grand mensonge », risque de passer pour le mystificateur et ce serait bien dommage pour lui, mais il tente d’influencer l’opinion publique au nom de sa religion, le rétropédalage historique. Et le comble est qu’il ne connait pas l’Allemagne, notre alliée la plus fiable. En vrai nationaliste qu’il est, sans doute n’at-il pas compris que nos relations avec elle ont changé de nature. La fraternité franco-allemande est inversement proportionnelle au mal que nous nous sommes fait et du sang que nous avons versé en nous affrontant. C’est à Verdun alors que des milliers d’Allemands et de Français se massacraient chaque jour que les deux principales nations du continent ont compris qu’aucune des deux ne dominerait jamais l’autre. Il y eut une rechute avec Hitler qui n’avait rien compris, mais la renaissance de l’Europe dans le second après-guerre fut d’autant plus vigoureuse et convaincante. Les adversaires de l’Union Européenne s’en sont rendu compte. Cette Europe qu’ils ne peuvent changer et qui leur résiste comme un roc, c’est l’Europe citoyenne, l’Europe de base, l’Europe des racines incarnée par le Parlement Européen de Strasbourg.

Et comme Villiers semble n’avoir pas vécu la Guerre froide, il ne peut percevoir de ce fait les dimensions antitotalitaires de l’Union Européenne. Pourtant, Philippe Marie Jean Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon est né en 1949. Mais il ne mesure pas ce que fut la dictature soviétique quand il compare dans son entretien avec Valeurs Actuelles son propre livre à un « samizdat ». [10] Or, personne n’a censuré son livre. Il ne lui attire pas d’ennuis. Il ne mourra pas d’une balle dans la nuque dans les sous-sols de la Loubianka pour l’avoir publié. Il y relate certes une conversation qu’il a eue avec le grand Alexandre Soljenytsine qui, visiblement, ne comprend rien à ce qu’il lui dit sur l’Europe et répond à côté du sujet avec une anecdote concernant Khrouchtchev. Un vrai dialogue de sourds. (Jean-Paul Picaper, 20/04/2019)



[1] Edité par Albin Michel en 2016.

[2] Franklin Delano Roosevelt, né en 1882 dans l’Etat de New York, décédé le 12 avril 1945 en Géorgie, trois semaines donc avant la fin de la guerre.

[3] Iossif Vissarionovitch Djougachvili, alias Sosso dans son enfance, puis Koba dans ses activités de conspirateur terroriste, puis enfin Staline, l’homme d’acier (Stahl : acier en allemand).

[4] En fait trilingue parce qu’il parlait aussi le dialecte luxembourgeois. Voir les biographies de Schuman et de Monnet dans notre autre livre de Paneurope France : « Accrochons-nous aux étoiles. L’Europe hier, aujourd’hui, demain ». Ed. Jérôme Do-Bentzinger. Colmar/Strasbourg. 2018.

[5] Sauf dans un discours prononcé par Victor Hugo sur la Place de la Comédie à Bordeaux en 1871 et dans le discours de Churchill à Fulton en 1946. Mais à leur époque il n’y avait encore aucun terme pour désigner une Europe qui n’étaiet encore qu’une poussière d’Etats. Le modèle américain prédominait.

[6] « La bombe Villiers. Europe : les secrets du livre qui dérange. Les documents du scandale » dans Valeurs Actuelles du 7-13 mars 2019, p. 14 et suiv. et en couverture. L’auteur du principal article est curieusement Bastien Lejeune, désigné à « l’ours » de la rédaction, p. 78, comme expert Internet.

[7] Monnet a donné à Schuman qui n’avait pas l’expérience des organisations internationales une méthode pour souder entre eux des pays et des économies, la méthode du « spill over », mais il n’a pas été le concepteur politique de l’Europe que Villiers fait de lui.

[8] Villiers a la délicatesse de rappeler que Schuman avait porté l’uniforme allemand pendant la Première Guerre mondiale. Comme les « malgré nous » alsaciens à la Première et la Seconde. Or, le Luxembourg de la mère de Robert Schuman et la Lorraine de son père avaient été annexés par l’Allemagne en 1871. Il réussit à se faire réformer en 1908 pour raisons de santé, mais fut quand même incorporé dans l’armée allemande en 1914, non affecté dans une unité combattante en raison de sa santé fragile.

[9] Voir J.-P. Picaper. « Ces nazis qui ont échappé à la corde ». Ed. de l’Archipel. 2017.

[10]  Samizdat, le journal russe clandestin antisoviétique.

« J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu », paru en 2019 aux Editions Fayard qui pourtant avaient publié en 2007 nos conversations avec Otto de Habsbourg, apôtre de l’Union Européenne est d'un agressivité maximale envers l'Union Européenne. Villiers qui imagine que c’est « son meilleur » livre, « le seul qui restera », aurait mieux fait d’en rester à son brûlot anti-islamiste « Les cloches sonneront-elles encore demain ? ». [1] Le danger islamiste, il le connait bien et c’est une réalité. En revanche, sa vision de l’Europe date beaucoup et sa croisade contre elle évoque Don Quichotte luttant contre les moulins à vent. Son livre est essentiellement un règlement de comptes avec un défunt, Jean Monnet, décédé en 1979 à 90 ans. En feuilletant les Mémoires de ce marchand de cognac devenu à la faveur des évènements l’homme lige de Washington et un des « pères » de l’Europe avec Robert Schuman, ou plutôt « l’inspirateur » de celui-ci, comme l’avait dit de Gaulle, Villiers imagine avoir découvert le pot-aux-roses et l’origine de tous nos maux. Ce n’est pas un scoop. C’est plutôt du « recuit».

Villiers dit avoir trouvé son Chemin de Damas en croisant assez récemment un professeur anonyme qui a dessillé ses yeux, à lui qui milite pourtant contre l’Europe depuis 1994, soutenu au départ dans son œuvre de déconstruction par le milliardaire Jimmy Goldsmith. Ce qui mène à la question de savoir si les thèses souverainistes à la Villiers ne sont pas inspirées par ces Anglosaxons qui tentent de détruire une Europe qui leur échappe depuis 1992. Goldsmith n’avait jamais été un ami de la France et l’on s’étonne qu’il ait investi de l’argent à l’époque dans le Mouvement pour la France de Villiers. Mais a-t-il vu dans ce mouvement, au lendemain de Maastricht, le bélier qui pourrait casser la forteresse européenne en voie de construction ? C’est tout à fait possible. L’hypernationalisme et l’europhobie de Philippe de Villiers le rendaient vulnérable. On ne peut exclure que Goldsmith ait misé sur sa crédulité exaltée, obnubilé qu’il était par la mission de destruction de l’Europe dont il se croit investi. Il n’attendait en somme qu’un puissant mécène pour scier la branche sur laquelle il était assis. Laissons les morts reposer en paix, mais on est quand même effleuré par l’idée que telle a pu être l’arrière-pensée du Franco-Britannique Jimmy Goldsmith, fils d’une Française catholique mais d’un député de la Chambre des communes à Londres, quand il a décidé de soutenir Villiers et de le faire entrer au Parlement Européen.

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Pour revenir au livre « J’ai tiré le fil… », après une compilation éclair d’archives sans autre fil directeur que sa haine de l’Europe et son obsession conspirationniste, l’auteur a commis la pire des erreurs du point de vue de la science historique. Elle consiste à ne pas mettre les faits et documents dans la situation matérielle et psychologique de leur époque. Il les a tirés de leur contexte des années de Guerre froide pour mener son combat contre l’Union Européenne de 2019, négligeant la virulence du danger soviétique dans l’après-guerre, la peur qu’inspiraient les troupes et blindés russes stationnés à 400 kilomètres de la France, la puissance électorale des partis communistes en Europe occidentale et l’infiltration de l’Ouest par les services secrets du Kremlin. En ces années de guerre psychologique, une Europe saignée à blanc par la guerre ne pouvait s’appuyer que sur les Etats-Unis pour n’être pas phagocitée par l’ogre moscovite.

Heureusement, Winston Churchill et quelques diplomates et officiers américains informés et intelligents avaient éclairé le président Harry Truman sur les véritables intentions de Staline et la nature de son régime. Au grand dam du tyran moscovite, Truman ne retira pas en 1946 ses troupes d’Europe comme le président Wilson l’avait fait en 1919, et il prit le contrepied de son prédécesseur Franklin Roosevelt [2] qui ne comprenait goutte à l’Europe, à la Russie, au national-socialisme et au marxisme-léninisme et faisait confiance à ce bon « uncle Joe ». [3] Tel avait été le contexte. Robert Schuman n’avait pas de gènes en commun avec l’oncle d’Amérique, mais il avait dû faire quelques concessions au dit Oncle Sam et l’une d’elles s’appelait Jean Monnet qui lui donna, en prime, quelques idées pour organiser le nouveau système européen. C’est vrai, Monnet était proche des Américains. Mais ce n’était pas un agent patenté. Il ne faut pas exagérer son rôle.

Villiers assure que le plan Marshall du 20 septembre 1947 fut le prélude à la mainmise américaine sur la future Europe unie. Pourtant, l’idée européenne n’est pas inscrite sur les chèques américains, comme le suggère Villiers. Le projet franco-allemand de paix en Europe remontait à Aristide Briand et Gustav Streseman qui ne purent le réaliser en 1929 parce Streseman mourut et que la Grande crise venue des Etats-Unis propulsa le parti d’Hitler. Telles sont les réalités de l’histoire. L’aide Marshall visait surtout à empêcher l’Europe et l’Allemagne de sombrer dans la misère. Les Américains savaient que le Traité de Versailles du 28 juin 1919 dicté par Clemenceau avait ouvert une voie royale à Hitler en plongeant l’Allemagne dans le dénuement. Ils n’avaient pas entériné, quant à eux, le Diktat de Versailles. Les 14 Points du président Wilson allaient dans un tout autre sens, mais ils restèrent lettre morte. En 1945-48, ils nous épargnèrent de refaire cette erreur. Certes, l’Angleterre comme l’Amérique n’avaient pas subi l’occupation nazie à l’instar de la France, elles avaient moins de raisons que la France de haïr l’Allemagne. Elles l’aidèrent donc à se relever. Mais des Français prévoyants et lucides comprirent alors qu’il fallait se réconcilier avec l’ennemi vaincu et s’en faire un allié contre le communisme soviétique. Les chants de sirène du Kremlin auraient bien pu séduire quelques mélomanes allemands malmenés par les Occidentaux.

Robert Schuman fut un de ces hommes clairvoyants. Il eut la chance de rencontrer Konrad Adenauer, le premier chancelier de l’Allemagne républicaine d’après-guerre. Adenauer comprenait à peu près le français mais ne le parlait pas. Schuman était bilingue franco-allemand. [4] Le courant passa. Quand l’Europe fut créée en 1951-58, il n’était nullement question d’en faire une « Europe puissance » ou une « troisième voie » entre les Etats-Unis et l’URSS. Il s’agissait de soulager l’effort de défense des Américains et de créer un marché commun pour stimuler le commerce et relever le pouvoir d’achat du monde libre de sorte les gens ne succombent pas au poison marxiste mis à la sauce stalinienne. Naturellement, les Etats-Unis s’adjugèrent le contrôle de la nouvelle Europe. Pourtant quelques petites choses leur échappaient. C’est sur cette voie étroite que fut unifiée pour la première fois l’Europe réellement existante.

A la page 209 de son ouvrage, Philippe de Villiers écrit : « C’est juste après la chute du mur de Berlin que fut érigé le mur de Maastricht ». C’est un peu fort de dire qu’une chose est son contraire, étant donné que le but du traité de Maastricht était d’abattre les murs et que Maastricht-Pays-Bas fut le contraire de Berlin-RDA. Mais plus un mensonge est gros, plus il a de chances d’être cru. Le militant de base pensera : « Il faut bien que ce soit vrai pour qu’un homme aussi distingué ose dire une pareille énormité ». L’antiphrase de «Maastrich—les-murs » passerait si son auteur n’avait fait qu’un bon mot à cent sous, mais il explicite son propos en empruntant une formule de de Gaulle : « Alors qu’ilsaurait fallu jeter des ponts et faire l’Europe < de l’Atlantique à l’Oural > ».

L’idée est séduisante à première vue. Une occasion ratée… Tiens, pourquoi n’y a-t-on pas pensé… ? Le problème : Staline et ses héritiers avaient envisagé exactement cela pour absorber toute l’Europe. Géographiquement et culturellement, peut-être, l’Europe va jusqu’à l’Oural, mais il y a à l’Est de l’Oural l’immense Sibérie. Et il était peu probable que la Russie abandonnerait celle-ci à la Chine. D’ailleurs, la Russie n’envisageait nullement de s’inféoder à la Communauté Européenne (CE) qui était d’une autre nature politique et économique qu’elle-même. La Russie de Gorbatchev et Eltsine était encore imprégnée de miasmes bolcheviques. De plus, comment les Etats européens d’Europe centrale et orientale enfin délivrés qui sortaient de près sept décennies d’esclavage et de massacres sous le knout russe, auraient-ils accepté une aussi funeste opération. Ils étaient soulagés d’échapper enfin à l’emprise du Kremlin.

Enfin, on sait ce que l’Allemagne de l’Est a coûté en renflouement à l’Allemagne occidentale. Qu’on imagine ce que nous aurait coûté la Russie ! C’était la misère assurée, cette misère dont Poutine et ses oligarques sont sortis mais en y laissant le peuple russe. On ne peut pas prendre au sérieux un irresponsable politique tel Philippe de Villiers qui, curieusement, considère les Américains et leur Jean Monnet comme de dangereux personnages, mais se garde d’égratigner les aimables Russes. L’ancien ami de Jimmy Goldsmith a-t-il retourné sa veste? Il faut lire la suite pour voir à quel point, il nage dans l’utopie et l’irréalisme en lançant à la légère un tel pavé dans la mare.

« Les auteurs du traité, écrit-il, nous ont vendu l’idée d’un Super-Etat, d’une Super-Nation, d’une Super-Frontière. Hissés sur le pavois, ils annonçaient déjà : < Les Américains n’ont qu’à bien se tenir ; dans quelque temps, grâce à Maastricht, les Etats-Unis d’Europe seront aussi forts que les Etats-Unis d’Amérique >. La ficelle était grosse et le < non > faillit bien l’emporter. En réalité, ils ne voulaient pas d’un Super-Etat, d’une Super-Nation, d’une Super-Frontière. Leur dessein, ce n’était pas la construction de l’Europe, mais la déconstruction des nations, de la civilisation européenne. Ce n’était pas de favoriser l’émergence d’une nouvelle entité politique, mais de mettre fin à la politique. L’utopie maastrichtienne recèle une tentative inouïe, inédite dans l’histoire des peuples européens d’anéantissement du politique. Apprendre aux peuples à vivre sans constitution, sans gouvernement, sans démocratie, sans limites, sans géographie, sans passé et sans avenir, voilà le filigrane ; c’est à ce moment-là qu’on a inventé le terme < espace sans frontières >, juste au moment où on a résolu de dissoudre l’idée de peuple, l’idée de communauté nationale, l’idée de territoire, l’idée de bien commun. Le marché total a besoin d’objets et d’êtres nettoyés de toute trace de liens. On est vraiment dans l’Idéologie ».

Cette page fourmille d’inexactitudes. Jamais, au grand jamais,[5] l’Europe ne s’est appelée « les Etats-Unis d’Europe ». Elle est une entité politique sui generis qui a pour nom l’Union Européenne. Ce n’est pas une copie de l’Amérique. Maastricht a mis un point final à ces confusions. Villiers a raison d’insister sur la « tentative inouïe, inédite » qu’est l’Europe. C’était du jamais vu dans l’histoire et les mots manquent pour le dire. Justement parce que les Etats-Nations qui avaient été des producteurs de guerre, sont devenus, une fois unis, des facteurs de paix. Il a fallu des personnalités hors du commun comme l’étaient Robert Schuman et Jean Monnet

 

Ni « Super-Etat » comme l’Europe hitlérienne ou stalinienne, ni « marché total » à l’américaine ou à la britannique, l’Europe de Schuman, Adenauer, de Gaulle, Kohl et Mitterrand est une chose en soi. Après la Grande-Bretagne libre-échangiste, les Etats-Unis voudraient aujourd’hui la transformer en clientèle pour leur industrie et leur agriculture. Et la Russie en faire un acheteur de ses hydrocarbures et minéraux.

Pour Washington comme pour Moscou, l’UE n’existe pas politiquement, mais comme simple marché et fournisseur potentiel de piétaille. Or, Philippe de Villiers se fait le porte-parole de ces ennemis de l’Europe en prétendant que l’Europe unie est la fin du politique. C’est le vœux le plus cher des Russes et des Américains. Mais de Maastricht à Lisbonne, l’UE s’est donnée une personnalité juridique et politique qui se consolide peu à peu par la pratique. Elle a même une frontière extérieure et une défense en voie de formation. Rien d’idéologique là-dedans. Rien que du politique. D’ailleurs la fin de la Guerre froide a mis à mal les idéologies.

Enfin, la civilisation européenne n’existe-t-elle que dans ses nations ? Du Golgotha au Parthénon et à l’Aventin, dans les eaux eaux fortes de Dürer, parmi les Bergers d’Arcadie de Poussin, avec la Ronde de nuit de Rembrandt et dans la tête du Penseur de Rodin, pour ne citer que ces œuvres, une culture spécifiquement européenne et internationale existe. Elle est dans les chevelures opulentes des Boticelli et autres peintres de la Renaissance et du XVIIIème siècle qu’insulte aujourd’hui le voile islamique tellement présent dans nos rues. Les Américains qui affluent par millions au Louvre, nous envient notre culture européenne, tellement plus riche que la leur. L’UE a retrouvé justement son identité et un supplément d’âme en tant que continent chargé d’histoire. Tel est le sentiment général.Le nier est proprement ridicule. Enfin, contrairement aux dires de l’ultra-droite hyper-nationaliste, l’élimination des frontières intraeuropéennes n’a pas supprimé les nations d’Europe. L’Europe est un assemblage de nations.

Comme quoi, nos vieux pays fortement enracinés ne dépendaient pas de frontières hermétiques à la différence de l’empire soviétique. Au contraire, leurs identités se sont affirmées au fur et à mesure de l’intégration européenne. Plus on se frotte les uns aux autres, mieux on se connait. Plus on apprend les langues des autres, mieux on connait la sienne. C’est ainsi que le rôle de décideur européen du Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement élus dans les pays membres de l’UE ainsi que celui du Parlement européen de Strasbourg élu se sont peu à peu renforcés au détriment de la Commission de Bruxelles supranationale et non élue par les peuples d’Europe. Mais le parti-pris rend aveugle. En niant une réalité historique avérée, le créateur du Puy du fou fait fausse route. Car cela crève les yeux que Maastricht et Schengen répondaient au désir de se mouvoir librement des peuples bridés par les chevaux de frise et les barbelés de la Guerre froide.

Villiers subodore des machinations machiavéliques et titanesques autour du berceau européen. « Il s’agissait, a-t-il dit au magazine Valeurs Actuelles, [6] de construire l’Europe à l’abri des peuples : la <méthode Monnet> est ontologiquement conspirationniste ». Si elle n’était que « conspirationniste », passe encore ! Mais elle l’était donc « ontologiquement ». Voilà qui échappe à la raison raisonnante ! Ces outrances verbales suggèrent que « la bombe Villiers » annoncée en couverture de Valeurs Actuelles, n’est peut-être qu’une charge creuse, pour ne pas dire un pétard mouillé.

*     *

Le pire n’est pas toutefois dans le livre de Villiers. Il est dans deux photos publiées aux pages 16 et 17 de cette édition de Valeurs Actuelles. Il s’agit d’une photo pas très flatteuse de Schuman et Monnet et, accolée à elle, celle de trois officiers de la Wehrmacht en uniforme, parmi eux Walter Hallstein, le futur représentant de l’Allemagne à la Commission européenne. Prises séparément, ces photos ne seraient pas exceptionnelles. Après tout, le duo des « pères fondateurs » Monnet-Schuman (photo de gauche) a plus ou moins fonctionné par intermittences [7] et l’ineffable Walter Hallstein (photo de droite) fut effectivement officier instructeur national-socialiste. Seulement, placées côte à côte, elles suggèrent une parenté entre ces deux fondateurs de l’Europe unie et le IIIème Reich. C’est légitime de s’en prendre pour des raisons différentes à Hallstein et à Monnet. Hallstein fut une erreur d’Adenauer et Monnet était la bête noire de de Gaulle. Néanmoins, Monnet avait été incontestablement dans le camp antihitlérien pendant la guerre. Quant à Robert Schuman, il avait démissionné au bout de dix jours du cabinet Pétain où il avait été nommé d’office et il fut le premier parlementaire français arrêté par les Allemands. Longuement détenu au secret, il était passé par les geoles de la Gestapo où il aurait pu disparaître à tout jamais. [8] Après la guerre, de Gaulle lui a donné officiellement son absolution. Cet assemblage photographique est donc une forme de propagande subliminaire sur fond de germanophobie et d’europhobie afin d’accréditer l’idée sous-jacente selon laquelle le nazisme serait la source de l’Union Européenne.

Ni la France de 1945, ni l’Allemagne de 1949, ni l’Europe de 1950-51, n’ont été l’œuvre de Monnet et de ses liaisons dangereuses d’outre-Atlantique, ni celle des grands mythes de la Guerre froide genre Bilderberg et autres, mais celle d’hommes et de femmes qui avaient combattu le nazisme, survécu à l’enfer de la guerre et goûté comme Louis Terrenoire, Edmond Michelet et Simone Weil, aux camps de concentration nazis, et comme Robert Schuman et Konrad Adenauer aux prisons de la Gestapo où la mort était plus rapide, sauf quand votre ange gardien s’interposait in extremis, ce qui ne fut pas souvent le cas, mais le fut pour eux, par chance pour nous.

Certes, le chancelier Adenauer, qui avait échappé de justesse au lynchage et à l’exécution par les nazis, et Charles de Gaulle durent passer l’éponge sur bien des forfaits et absoudre des anciens nazis au nom de la raison d’Etat. Ils ne le fient certainement pas de gaieté de coeurn mais, pour combattre le Satan moscovite ils durent enrôler des Belzebuths. On ne pouvait condamner des dizaines de milliers de suivistes et comparses du nazisme à la pendaison, d’autant que l’Allemagne fédérale avait aboli en 1949 la peine capitale, et il fallait bien utiliser les compétences techniques de certains repentis qui n’avaient pas commis de crimes de sang pour reconstruire un Etat et un continent. S’ajoute que l’évocation de leur passé les rendait très dociles. C’est ainsi que du menu fretin mais aussi quelques gros brochets passèrent entre les mailles du filet. [9]

Il y eut des absolutions répréhensibles, mais une chose est sûre : ce ne sont pas les anciens nazis qui ont fait l’Europe d’après guerre bien que Villiers le suggère enre les lignes d’une manière quasi-diffamatoire. Chez les Allemands écoeurés par le nazisme dont ils n’avaient pas tout su, et chez les repentis du nazisme une authentique ferveur européenne était née dans l’après-Guerre. Elle animait surtout l’Union chrétienne-démocrate CDU. Exclue du pouvoir, l’opposition sociale-démocrate SPD de Kurt Schumacher qui avait passé dix ans dans les camps de concentration nazis et était gravement malade (il décéda en 1952) ne joua pas dans ce contexte un rôle décisif. Le leader du SPD Willy Brandt n’arriva à la chancellerie qu’en 1969 après le triste épisode Kiesinger. Authentique pro-européen Brandt incarnait la résistance antinazie, mais il se consacra davantage  la détente Est-Ouest qu’à l’Europe. Il faut dire que ses relations avec George Pompidou n’étaient pas excellentes.

Sur ce point et sur d’autres, Villiers qui ose prétendre que « l’Union Européenne est un grand mensonge », risque de passer pour le mystificateur et ce serait bien dommage pour lui, mais il tente d’influencer l’opinion publique au nom de sa religion, le rétropédalage historique. Et le comble est qu’il ne connait pas l’Allemagne, notre alliée la plus fiable. En vrai nationaliste qu’il est, sans doute n’at-il pas compris que nos relations avec elle ont changé de nature. La fraternité franco-allemande est inversement proportionnelle au mal que nous nous sommes fait et du sang que nous avons versé en nous affrontant. C’est à Verdun alors que des milliers d’Allemands et de Français se massacraient chaque jour que les deux principales nations du continent ont compris qu’aucune des deux ne dominerait jamais l’autre. Il y eut une rechute avec Hitler qui n’avait rien compris, mais la renaissance de l’Europe dans le second après-guerre fut d’autant plus vigoureuse et convaincante. Les adversaires de l’Union Européenne s’en sont rendu compte. Cette Europe qu’ils ne peuvent changer et qui leur résiste comme un roc, c’est l’Europe citoyenne, l’Europe de base, l’Europe des racines incarnée par le Parlement Européen de Strasbourg.

Et comme Villiers semble n’avoir pas vécu la Guerre froide, il ne peut percevoir de ce fait les dimensions antitotalitaires de l’Union Européenne. Pourtant, Philippe Marie Jean Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon est né en 1949. Mais il ne mesure pas ce que fut la dictature soviétique quand il compare dans son entretien avec Valeurs Actuelles son propre livre à un « samizdat ». [10] Or, personne n’a censuré son livre. Il ne lui attire pas d’ennuis. Il ne mourra pas d’une balle dans la nuque dans les sous-sols de la Loubianka pour l’avoir publié. Il y relate certes une conversation qu’il a eue avec le grand Alexandre Soljenytsine qui, visiblement, ne comprend rien à ce qu’il lui dit sur l’Europe et répond à côté du sujet avec une anecdote concernant Khrouchtchev. Un vrai dialogue de sourds. (Jean-Paul Picaper, 20/04/2019)



[1] Edité par Albin Michel en 2016.

[2] Franklin Delano Roosevelt, né en 1882 dans l’Etat de New York, décédé le 12 avril 1945 en Géorgie, trois semaines donc avant la fin de la guerre.

[3] Iossif Vissarionovitch Djougachvili, alias Sosso dans son enfance, puis Koba dans ses activités de conspirateur terroriste, puis enfin Staline, l’homme d’acier (Stahl : acier en allemand).

[4] En fait trilingue parce qu’il parlait aussi le dialecte luxembourgeois. Voir les biographies de Schuman et de Monnet dans notre autre livre de Paneurope France : « Accrochons-nous aux étoiles. L’Europe hier, aujourd’hui, demain ». Ed. Jérôme Do-Bentzinger. Colmar/Strasbourg. 2018.

[5] Sauf dans un discours prononcé par Victor Hugo sur la Place de la Comédie à Bordeaux en 1871 et dans le discours de Churchill à Fulton en 1946. Mais à leur époque il n’y avait encore aucun terme pour désigner une Europe qui n’étaiet encore qu’une poussière d’Etats. Le modèle américain prédominait.

[6] « La bombe Villiers. Europe : les secrets du livre qui dérange. Les documents du scandale » dans Valeurs Actuelles du 7-13 mars 2019, p. 14 et suiv. et en couverture. L’auteur du principal article est curieusement Bastien Lejeune, désigné à « l’ours » de la rédaction, p. 78, comme expert Internet.

[7] Monnet a donné à Schuman qui n’avait pas l’expérience des organisations internationales une méthode pour souder entre eux des pays et des économies, la méthode du « spill over », mais il n’a pas été le concepteur politique de l’Europe que Villiers fait de lui.

[8] Villiers a la délicatesse de rappeler que Schuman avait porté l’uniforme allemand pendant la Première Guerre mondiale. Comme les « malgré nous » alsaciens à la Première et la Seconde. Or, le Luxembourg de la mère de Robert Schuman et la Lorraine de son père avaient été annexés par l’Allemagne en 1871. Il réussit à se faire réformer en 1908 pour raisons de santé, mais fut quand même incorporé dans l’armée allemande en 1914, non affecté dans une unité combattante en raison de sa santé fragile.

[9] Voir J.-P. Picaper. « Ces nazis qui ont échappé à la corde ». Ed. de l’Archipel. 2017.

[10]  Samizdat, le journal russe clandestin antisoviétique.

Patrick Neuhaus. „L'exposition Arno Breker à L'Orangerie à Paris en 1942". "Die Arno Breker-Ausstellung in der Orangerie Paris 1942 ». Neuhaus Verlag. Berlin. 2018

Ce livre consacré à l'exposition du sculpteur allemand Arno Breker en mai 1942 à l'Orangerie à Paris et sous-titré "Art et collaboration en France occupée", est en langue allemande, mais, en attendant une traduction, nous le présentons ici parce qu'il contient des textes en français et des photos de documents et affiches de l'époque ainsi que des clichés pris sur le vif de personnalités de la France de Vichy et de représentants éminents de la culture française qui ont rendu hommage à ce grand artiste dans craindre de frayer avec l'occupant.

Ce livre sent le soufre, c'est clair. Mais l'oeuvre de Breker est bien au-delà des idéologies. Elle rend hommage à l'humanité, comme celle de Rodin et celle de Maillol, comme celle de Polyclète et de Praxitèle. D'autant que cet évènement culturel qui accueillit pendant des mois quelques 2 000 visiteurs civils français et près de 50 000 soldats allemands n'est que trop oublié aujourd'hui. Il donne une autre vision de l'Occupation de la France sans parti-pris politique. Dans cette première phase, les Français n'étaient pas tous des Résistants, mais beaucoup avaient surmonté la haine.

Cette exposition a contribué à souder un milieu culturel franco-allemand à Paris. Certaines de ses vedettes furent, à la Libération, emprisonnées à tort comme Léonie Bathiat alisa Aletty et comme Sacha Guitry voire exécutées comme Fernand de Brinon et Robert Brasillach qui étaient il est vrai allés beaucoup plus loin dans la collaboration. Brasillach faisait partie du Comité d'honneur de l'exposition. D'autres figurant dans le livre ont échappé au peloton avec des difficultés comme Abel Bonnard et Jacques Benoist-Méchin ou s'en sont tirés sans problèmes excessifs tels le sculpteur Paul Belmondo, père du célèbre acteur, et sans problèmes aucuns comme le danseur étoile Serge Lifar.

Dans le livre noir et ironique de Sacha Guitry "Quatre ans d'occupations" ((Editions de l'Elan, 18 oct. 1947), avec son "s" suave ajouté au mot épineux, on trouve un chapitre sur la réception de l'acteur français en compagnie du grand Aristide Maillol à l'ambassade d'Allemagne (page 383) à l'occasion de l'exposition. Breker vénérait Maillol comme son maître. On en a tenu grief après la guerre à Guitry, mais il rappelle, lui, que Goethe avait rencontré Napoléon à Erfurt. Et leur conversation : "Et comment trouvez-vous votre séjour ici, Monsieur Goethe ? demanda l'empereur. - Fort brillant, Sire, répondit Goethe, et j'espère qu'il sera utile à mon pays". Guitry n'avait pas rencontré Hitler, mais l'ambassadeur Otto Abetz. 

Le sort du comte de Brinon (1895-1947) qui avait épousé une juive de la haute bourgeoisie alsacienne à Paris, fut particulièrement tragique. En désaccord profond avec la politique de "réparations" infligée à l'Allemagne après la Première Guerre, il avait été en 1933 le premier journaliste français à obtenir une interview d'Hitler en 1933. Il obtint encore cinq rendez-vous avec le maître du Reich.

Comme il était bien vu des Allemands, Pétain fit de lui son ambassadeur auprès de l'Occupant. Pourquoi n'a-t-on pas tenu compte lors du procès de Brinon qu'il avait discrètement sauvé des juifs de la déportation ? On en trouvera la preuve entre autres dans le livre de Sacha Guitry (page 482). On a l'impression qu'après la guerre, on a exécuté ou gracié sans rime ni raison, à tort et à travers.

Sur les photos on ne voit pas l'épouse de Fernand de Brinon. La vie de Rachel Franck, devenue après conversion au catholicisme et mariage Lisette de Brinon (1896-1982), a été racontée dans un livre biographique par son fils Bernard Ullman. Elle n'apparait pas sur les photos. Elle vivait recluse, exemptée exceptionnellement de persécutions antisémites en raison des activités  franchement pro-allemandes de son mari.

Quant à l'écrivain et rédacteur en chef du journal collaborationniste "Je suis partout", Robert Brasillach, (1909-1945) fusillé deux ans avant Brinon comme lui au Fort de Montrouge, il avait été avec Benoist-Méchin l'un des initiateurs de cette exposition que l'on peut considérer comme un geste de conciliation envers la France.

C'est l'ambassadeur allemand Walter Hewel, proche d'Hitler, qui avait obtenu en 1941 l'autorisation du Führer de la réaliser. Le "charmant" Hewel tint compagnie à Hitler jusqu'au bout en avril 1945 dans le Bunker de Berlin. Sur le point d'être capturé par les Soviétiques, il se suicida dans Berlin détruite. Sur une des photos ont voit Fritz Sauckel, le pourvoyeur de main d'oeuvre du Reich, exécuté à Nuremberg en 1946, et le chef de la police allemande en France Carl Oberg, condamné deux fois à mort puis gracié par de Gaulle en 1962.

Parmi les personnes invitées du côté allemand des hommes célèbres apparaissent tels le pianiste allemand Wilhelm Kempf et le chef d'orchestre Herbert von Karajan. Naturellement, l'ami de Breker, l'architecte et confident d'Hitler Albert Speer est omniprésent à l'arrière-plan.

Cette énorme et très scientifique recherche de l'éditeur et écrivain berlinois Patrick Neuhaus est rédigée de façon dépassionnée et neutre comme cela peut se faire quelques 70 ans après l'évènement. L'auteur, un érudit hors du commun, a réuni une documentation énorme et très précise, photographique et textuelle. On y trouve des révélations étonnantes. Il constate lui-même que cet évènement culturel ne fut possible que jusqu'au printemps et à l'été 1942 alors que l'occupant se mettait encore des gants pour traiter la France vaincue. Mais à la fin de cette année-là, avec la création du Service Travail Obligatoire (STO) et l'occupation par la Wehrmacht de la zone libre le 11 novembre 1942, l'ambiance s'est gâtée, note-t-il.

En même temps, comme on le sait, la compétence de la police allemande fut transférée  de la Wehrmacht à celle de la Gestapo, avec pour conséquences notamment la déportation massive de juifs et de résistants, tandis que les fusillades d'otages en même temps que les attentats de la Résistance se multipliaient. Alors, il n'y eut plus de relations culturelles qui tiennent. Ce fut la haine qui régit dès lors les rapports entre occupants et occupés.

L'exposition Breker fut une parenthèse quasi-miraculeuse dans la guerre et dans l'exploitation de la France par un occupant pour lequel la "collaboration", terme neutre à l'époque, n'était qu'un leurre pour faire croire aux sympathisants français de l'Allemagne qu'on traiterait leur pays d'égal à égal. (Jean-Paul Picaper. 20 août 2018)

Pour commander le livre :  www.neuhausverlag.com ; info@neuhausverlag.com ISBN 978-3-937294-08-7

Anna Gichkina. Eugène-Melchior de Vogüé ou comment la Russie pourrait sauver la France. Ed. L'Harmattan. 2018..

Les vues et analyses de l'auteur de la présentation ci-après du livre d'Anna Gichkina ne sont pas toutes conformes aux opinions de celle-ci ni à des engagements prônés par son ouvrage. Usant de sa liberté d'expression, Jean-Paul Picaper donne son avis personnel sur l’histoire franco-russe et européenne des époques passées et sur la géopolitique franco-russe et russo-européenne actuelle.

Le livre consacré par l’historienne de la littérature Anna Gichkina à Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910), remet à l'honneur un membre de la noblesse et de l'Académie françaises dont la famille fait de nos jours encore parler d’elle, notamment par son goût des grandes et belles œuvres. A preuve, un tout récent article du « Figaro » consacré à la remise en état du célèbre château de Vaux-le-Vicomte par son propriétaire Patrice de Vogüé et son épouse Cristina.** Ce livre consacré à leur ancêtre restera fondamental dans les relations culturelles et autres franco-russes.

IUn ouvrage phare

Le point de départ du livre de Mme Gichkina est la publication de l'ouvrage phare d'E.-M. de Vogüé « Le roman russe » le 4 juin 1886 chez Plon, Nourrit et Cie, rue Garancière à Paris. L'auteur était presdestinée à attirer l'attention sur cet évènement civilisationnel autant que littéraire parce qu'il a beaucoup contribué à la divulgation de la littérature russe en France. Mais il s'est inscrit aussi dans la littérature française du XIXème siècle et avant et c'est un cours de littérature française que nous donne ici Anna Gichkina, Russe d'origine qui a choisi d’obtenir un doctorat en Sorbonne et de vivre en France.

Le conditionnel "pourrait" dans le sous-titre de son livre semble envisager une éventualité d'avenir. Elle pense visiblement qu’il est temps d'insuffler à la France un peu de la vitalité russe et de ranimer un lien entre nos deux pays, vivace à l’époque de de Vogüé, mais considérablement étiolé depuis la Première Guerre mondiale et plus encore après la Seconde. L'auteur cherche donc à remédier à cette déficience française. Pour ce faire, elle ne contente pas de manier la plume ou le clavier de l'ordinateur, mais elle agit. Elle a créé dans cette intention en Alsace où elle réside le "Cercle du Bon Sens", un club politico-culturel russophile. On peut le dire tout de suite : comme à l’époque d’Eugène-Melchior de Vogüé, il ne s’agit pas seulement de guider des Français vers la culture russe, il s'agit en outre pour elle d’introduire en France une tonalité russe. C’est un projet titanesque à mener avec de tous petits moyens car la relation franco-russe s’est malheureusement brisée sur quatre-vingt-trois ans de communisme soviétique. Et puis, quand même, la Russie n'a eu ni un Voltaire, ni un Montesquieu, ni un Diderot. Ce qui la distingue de la France.

Une "autre" Russie

Faute de pouvoir se réaliser politiquement, que cette mission s’exprime au moins culturellement !  Mme Gichkina rêve donc de ressusciter le mariage culturel Paris-Saint Pétersbourg devenu Paris-Moscou et on ne lui en fera pas reproche. On réalise qu'elle adore la France et sa culture - cela se voit à toutes les pages - et que pour elle la découverte de la culture française a été la même illumination que fut pour de Vogüé celle de la littérature russe. Ériger un monument de 393 pages à un homme qui fut un pilier de ce rapprochement révèle une nostalgie, une aspiration, c’est comme faire un vœu.

De Vogué fut le reflet de son époque et contribua à la façonner. Il avait compris la Russie comme peu d’autres de ses contemporains et se pencher sur son œuvre nous rappelle aujourd’hui qu’il a existé avant la chute dans le bolchevisme une « autre Russie » que celle du Bolchevisme assassin et de la Guerre froide. Une Russie qui n'était ni l’Archipel du Goulag ni les purges staliniennes, une Russie d'avant Alexandre Soljenitsyne, Boris Pasternak et  Andreï Sakharov, pour ne pas parler de Victor-Andreïevitch Kravchenko, dont les mérites et le courage furent certes immenses et sont dignes d’imitation, une Russie d’avant le martyre, d’avant les deux guerres, d'avant la mort lente en Sibérie et les exécutions sommaires à la Loubianka. C'est cette Russie oubliée que Mme Gichkina nous apporte avec son ouvrage, en d’autres termes la Russie qu’Eugène-Melchior de Vogüé avait fait découvrir à la France et qui doit  renaître de ses cendres si elle veut fertiliser la France. Ce n'est certes pas la Russie des épigones du régime stalinien.

Un homme de son temps

Cette Russie qui date d’Eugène-Melchior de Vogüé ne se comprend que si l’on connait l’homme qui la découvrit peu à peu, entre 1882 et 1886, d’abord par l’art puis par la littérature. Après de solides études secondaires et des lectures approfondies, ce fils de l’aristocratie commença une carrière éphémère de député, puis il participa comme militaire à la guerre de 1870 qui lui infligea la mort de son frère, le Saint-Cyrien Henri de Vogüé, tombé à ses côtés, une perte qui le laissa inconsolable. Mais c’est en 1871 que commença sa vie de diplomate. Elle le mena à Saint Pétersbourg en passant par l’Italie et l’Égypte. Ce fut en quelque sorte, un autre engagement volontaire après celui de la guerre perdue. L’idéaliste qu’il était avait résolu de participer à la renaissance de la France et de la tirer de l’ornière. Or la Russie était une sincère alliée de son pays. Nos compatriotes de la fin du XIXème siècle baignaient dans une russophilie ambiante difficile à imaginer aujourd’hui après que le XXème siècle nous ait coupés de Moscou. Aussi peut-on dire que l’époque évoquée dans ce livre fut à cet égard aussi une Belle époque.

Mais ce ne furent pas seulement les circonstances historico-politiques qui motivèrent E.-M. de Vogüé. Ce serait lui faire insulte que de ne pas voir qu’il était d’un côté profondément enraciné dans l’évolution littéraire et intellectuelle de la France et que, de l’autre, il participait à une ouverture à l’étranger qui rendit du tonus à la France de son temps. Ainsi un faisceau de facteurs lui ont-ils ouvert l’esprit à ce qu’il a découvert à l’Est de notre continent. Et la découverte fut pour lui si sensationnelle, si bouleversante qu’il voulut la faire partager en écrivant son livre de voyages spirituels à travers la pensée et la littérature russes. Les deux clés de l'ouvrage d’Anna Gichkina qui se consacre au rapprochement difficile de sa patrie d’origine et de la France actuelle qui lui semble un peu déboussolée, se trouvent, l’une, à la page 36 de l’ouvrage, où l’auteure relate les origines et la vie du Vicomte de Vogüé, et l’autre, à la page 143 où elle définit la littérature russe et les relations franco-russes à l’époque de son grand homme à la vocation manquée, car de Vogüé aurait voulu être écrivain lui-même et non pas seulement essayiste.

La mélancolie russe

Anna Gichkina cerne la case de départ de ce grand amateur de romans par ces mots : « Vogüé est à l’époque un enfant timide, réservé, mais passionné. Sous une apparence réservée et posée se cache une nature bouillonnante. Ce contraste entre les aspirations d’une jeune nature exaltée et les conditions de la vie familiale qui le contraignent sans cesse explique un tempérament dual du vicomte une profonde et mélancolique gravité s’unit en lui à la plus vibrante puissance de l’enthousiasme ». Cette enfance sévère, cette jeunesse isolée développe en lui un penchant inné à la mélancolie, sentiment « inséparable de tout esprit qui va loin et de tout cœur qui est profond ».

Ailleurs, Mme Gichkina écrit que Vogüé « a toujours vécu entre la poésie et le rêve ». Son coup de chance fut donc de trouver en Russie où il séjourna en tant que diplomate français le filon littéraire qui lui convenait et qu’il ne trouvait pas ou pas encore en France. L’auteure déduit de son caractère imaginatif que « la tristesse du Vicomte expliquera en partie, sa passion pour la culture russe dont un des traits principaux est la mélancolie qui se traduit dans (les) plaisirs et les chansons (du peuple russe) ». Sans oublier la littérature de ce pays où « tout à coup, et sans avoir aperçu la crue, on se trouve perdu sur un lac profond, submergé par cette mélancolie qui monte ».

A la recherche du cœur

Bref le coup de foudre tomba sur un terrain prédisposé. Il n’aurait pu en être autrement. La littérature russe fut pour de Vogüé une évasion dans un univers où il avait retrouvé son « moi ». Il y trouvait le sentiment, le cœur à un niveau quasi-métaphysique. Il est évident qu’en France, le roman réaliste à la manière de Flaubert qui a marqué la seconde moitié du XIXème siècle et, pire, le roman naturaliste à la Zola dans les années de défaite 1870, ne pouvaient le satisfaire s’il était fidèle à lui-même. Et il l’a été. Le naturalisme, pendant en littérature du positivisme en matière scientifique, n’était pas de la littérature telle qu’il l’entendait. C’était de la prose froide et sans émotions, dénuée d’empathie de l’auteur avec les héros traités comme des insectes épinglés sur une planche. Aussi son livre paru sous le simple titre « Le roman russe » était-il indirectement un manifeste antinaturaliste. Il coïncida d’ailleurs avec la parution la même année du manifeste de la nouvelle école symboliste publié par Jean Moréas dans « Le Figaro ».

Un homme ambivalent

E.-M. de Vogüé  n’était pas un esprit terre-à-terre. Il n’était certes pas un romantique, l’époque était révolue, mais un savant inspiré qui voulait élargir son horizon. Comme l’écrit très simplement l’auteure : « C’était une personnalité ». En 1889, quand il entra à l’Académie française, ceux qui le reçurent soulignèrent son ambiguïté, sa « dualité », écrit Anna Gichkina, un homme de tradition et de progrès, un homme d’autrefois mais tout ouïe pour les « clartés encore douteuses », les « rumeurs à peine perceptibles » des temps nouveaux. A une France désespérément pessimiste et « schopenhauerienne », ce grand mélancolique chercha à inoculer l’optimisme. Et il l'avait trouvé dans le christianisme et la spiritualité humaniste qui imprègnaient la littérature russe. Son désir de rendre la France plus humaine et plus spirituelle ne fut pas partagé par tous à l’époque. Il se heurta à de vives résistances et ne rencontra pas que des échos positifs. Ainsi Rainer Maria Rilke passa à coté de lui sans le comprendre. Et il passa, lui, à côté de Dostoïevski sans déceler sa profondeur, n’y voyant que « trouble » et « obstination ».

Il est évident qu’un homme perché sur un pont entre deux cultures ne pouvait être compris que par une auteure qui est elle-même une Russe devenue Française, sur deux langues, deux nations, deux idées. Peut-être fait elle une mixture à sa façon, disons le vulgairement, un entremet franco-russe. Mais après tout n’est ce pas européen ? Les mélanges les plus disparates sont peut-être les plus fertiles à condition d’utiliser les mêmes épices. Disons le plus politiquement : à condition d'identifer les dénominateurs et les interêts communs. L’avenir nous dira si la culture française et la culture russe sont compatibles. Ce n’est pas sûr, mais l’expérience en vaut la peine et ce livre peut servir de fil conducteur.

Maîtrise absolue de la langue française

Une remarque sur la forme : quand on  pense qu’Anna Gichkina est russe, native d’Arkhangelsk dans le Grand Nord et ayant grandi là-bas, sinon là-haut, on est sidéré par la fluidité de son écriture et la variété de son vocabulaire français. Cet ouvrage, soulignons-le, n’est pas traduit du russe. Il été écrit directement en français sous forme de thèse de littérature comparée. Un ouvrage scientifique mais sans raideur universitaire parce qu'on y ressent le tempérament et les enthousiasmes de l'auteure. Cette richesse du vocabulaire n’a d’égale que la richesse du contenu, sa fantaisie slave et une certaine propension au chaos productif. Ce n’est pas seulement une promenade à travers la littérature russe, mais aussi tout au long de la littérature française et de sa réception par l’l’intelligentsia française de la fin du XIXème siècle. Cette richesse est telle qu’on ne peut ici en aborder toutes les facettes.Il faut nous contenter de recommander la lecture de ce livre qui sera d’ailleurs présenté par son auteure à la Librairie Kleber de Strasbourg le 19 mai 2018 à 15 h 30.

Le monde a changé

Le monde connait aujourd’hui une autre configuration et bien des choses ont changé par rapport à l’époque d’Eugène-Melchior de Vogüé comme par rapport à celle de  l'équilibre de la terreur durant la Guerre froide. La Russie se dit éternelle, comme d’ailleurs la France. Mais l’environnement politique s’est modifié. A l’époque de de Vogüé, l’Allemagne était l’ennemi héréditaire de la France et l’alliance avec la Russie monarchique (et avec la monarchie britannique) contrebalançait cette menace. Depuis 1950, depuis la réconciliation initiée par Robert Schuman et Konrad Adenauer et ancrée dans le Traité de l’Élysée de 1963 par Charles de Gaulle, l’Allemagne est devenue la meilleure alliée de la France, à proprement parler un pays-frère. Le poids du duo franco-allemand est politiquement, économiquement, démographiquement, géopolitiquement et il le sera bientôt militairement supérieur à celui de la Fédération de Russie. En d’autres termes nous pouvons très bien vivre sans la Russie, mais nous ne pouvons pas l'ignorer.

Décadence française ?

Reste cependant qu'à l’intérieur de la France actuelle, on peut relever des similitudes avec celle de de Vogüé. Deux tendances contradictoires, un égoïsme collectif et un individualisme forcené modèlent le climat de notre pays en ce début de XXIème siècle, comme le prouvent des mouvements sociaux extrêmes et destructeurs ainsi qu’une passivité proverbiale du citoyen lambda face aux dangers qui nous menacent et qu’on s’efforce d’escamoter pour qu'il se tienne tranquiille. La France étriquée d’aujourd’hui n’est pas sans rappeler celle, diminuée par la défaite de 1870, du début de la IIIème République, il y a près de cent-cinquante ans. Et c’est ce qui motive le sous-titre du livre de Mme Gichkina lequel nous suggère que la Russie, ou l’esprit russe pourraient « sauver la France ».  

Mais voulons-nous être sauvés par la Russie ? En 1918, les États-Unis d’Amérique nous avaient sauvés de l’emprise allemande. L’Armée soviétique et l’industrie américaine nous ont sauvés du nazisme en 1945. Peut-être en avons-nous assez d’être sauvés par des gens qui nous veulent du Bien. Car cela crée des dépendances. Après Nicolas Sarkozy qui la diagnostiqua mais ne put y remédier, Emmanuel Macron a pris la mesure de cette décadence française.  Il tente de la surmonter et de changer moeurs et structures. Son meilleur atout est pour le moment la coopération renforcée en Europe occidentale que Moscou semble gravement sous-évaluer.

La Russie elle aussi doit changer

A voir la Russie d’aujourd’hui, on serait plutôt tenté de penser que la France et l'Union Européenne peuvent sauver la Russie et non l’inverse, prenant le contrepied du sous-titre donné par Anna Gichkina à son livre. Mais comment oser sauver la Russie alors que, puissance surtout militaire, elle défie l'Europe qui la jouxte à l’Ouest ? Aussi serions-nous mal inspirés à lui donner des leçons de politique et d'économie, même si elle n’est, selon un mot galvaudé qu’une « puissance pauvre ».

Pourtant, il faudra bien que la Russie devienne plus européenne et moins asiatique si elle veut nous convaincre. Pourquoi Vladimir Poutine ne mettrait-il pas l’accent sur le premier élément plutôt que sur le second de son projet d’« Eurasie » ? Après tout, c’est ce que la Russie a toujours voulu : revenir à l’Ouest, s’y faire accepter. Il faudra bien qu’elle se décide un jour à être des nôtres en se mettant au diapason. On ne lui demande que de changer un peu, sans abandonner la Sibérie à la Chine qui n'attend que cela, car ce n’est qu’en se changeant soi-même qu’on peut changer les autres et qu’en se sauvant soi-même qu’on peut sauver autrui.

La question reste ouverte : de Vogüé a-t-il plus fait pour familiariser les Français avec la littérature russe que pour faire évoluer les Lettres en France ? Cherchait-il à insuffler à la France une nouvelle vitalité ? La réponse est évidente : tel était son but. La culture russe qu’il a aimée passionnément à titre personnel, n’était pour lui en tant que Français qu’un moyen pour régénérer la France. A son avis, la Russie apportait à la France ce qui lui manquait, à savoir des idéaux, une inspiration transcendante, quasi-divine et non-matérialiste. Il a voulu changer la France en actionnant le levier de la littérature russe. Son livre se situe à une césure de l’évolution intellectuelle de notre pays à son époque. Mais politiquement, ce fut un échec parce que la fausse sécurité qu'inspirait à la France avant 1900 et avant 1914 l’alliance avec le Tsar ainsi que l’Entente cordiale avec la Grande-Bretagne ont contribué à nous mener à la Guerre de 1914-1918 dont on avait sous-estimé les effets dévastateurs à court et à long terme. Et cet effondrement a infligé à la Russie le matérialisme dialectique et le réalisme socialiste. S'en est-elle sortie ? Pas suffisamment encore.

Nota bene

Pour la petite histoire, il faut encore indiquer qu'Eugène-Melchior de Vogüé ne fut pas le seul homme de qualité sorti du giron de son très antique clan de la noblesse du Vivarais et de l’Ardèche mentionné dans les chroniques dès 1084. Un autre personnage illustre fut Melchior de Vogüé (1829-1916), archéologue, diplomate et homme de lettres, membre lui aussi de l'Académie comme son cousin. La vie d’Eugène-Melchior fut plus brève que celle de Melchior, mais elle fut bien remplie grâce à sa rencontre avec l'âme russe. (Jean-Paul Picaper, le 2 Mai 2018)

* 393 pages. 39 €.

** "Le Figaro" du 25 mars 2018. "Patrice de Vogüé : <En 1968, je me suis mis au travail>. Le propriétaire de Vaux-le-Victomte évoque une vie consacrée à son château. Il revient sur un demi-siècle d'intiiatives pour le mettre en valeur". Entretien avec Claire Bommelaer, accompagné d'une photo du comte et de la comtesse de Vogüé et d'une photo prise en 1973 de leurs fils Ascanio, Alexandre et Jean-Charles qui gèrent le domaine depuis 2015.i

Jean-Paul Picaper. "Ces nazis qui ont échappé à la corde". Editions de l'Archipel. Paris. 2017.

Ce n’est pas le genre de livre que l’on écrit le lundi pour le faire paraître en fin de semaine. L’auteur, qui a déjà publié de nombreux ouvrages sur la question des criminels nazis, sans oublier tous les articles et reportages écrits pour Le Figaro, dont il a été le correspondant en Allemagne, livre un travail de longue haleine, résultat de plusieurs années de recherches. Jean-Paul Picaper fournit et commente une liste impressionnante de tous ces personnages qui, de près ou de loin (de très près souvent, plus discrètement parfois), ont participé aux multiples massacres organisés du Troisième Reich et ont échappé parfois à la condamnation de la Justice : certains – trop peu par rapport à l’ampleur de leur méfait génocidaire, l’horreur de leurs exactions et la fureur de leur complicité coupable avec le régime nazi – ont été pendus ou fusillés après leur procès ; d’autres ont préféré échapper à leur condamnation et ont choisi le suicide en pointant leur révolver sur la tempe, en croquant une ampoule de cyanure ou en ingurgitant une fiole d’acide prussique ; d’autres encore ont réussi à s’enfuir ou à se cacher, alimentant pour certains d’entre eux de stupides légendes de fantômes qui prépareraient leur retour. Et puis il y a tous ceux qui sont passés au travers des mailles du filet que le monde entier pensait avoir tressé pour tenter de mettre fin à la menace du spectre – si l’intention a bel et bien existé, surtout de la part des victimes et de ceux qui ont voué leur vie à débusquer les tortionnaires nazis jusqu’en Amérique latine ou au Proche-Orient (et même en Europe, y compris en Allemagne), elle a connu de nombreuses failles sous forme d’une discrète assistance, tant au sein d’institutions politiques que dans l’entourage d’autorités religieuses. Jean-Paul Picaper reprend dans sa vaste enquête, riche en détails et documents incontestables, les cheminements tortueux de tous ces criminels « qui ont échappé à la corde » – comme il le clame en titre de son livre – et ceux de ces multiples soutiens impertinemment imperméables aux plus simples considérations morales. Ce sont ceux qui ont favorisé la survie des criminels en les plaçant au service de gouvernements peu sensibles apparemment aux souffrances meurtrières, que ce soit les Américains soucieux de gagner la bataille naissante de la conquête spatiale ou les Soviétiques trop heureux de fragiliser la réputation d’une Allemagne de l’Ouest coupable de tous les maux aux yeux des staliniens face à une Allemagne de l’Est communiste subitement vierge de tout fardeau fasciste, comme si une frontière morale avait par miracle et sans discernement divisés en bons et méchants les Allemands de l’après-guerre, déjà condamnés à la division idéologique de leur territoire.

A la difficile question de savoir si les effroyables crimes de masse ont été véritablement punis après la guerre, l’auteur répond par une interrogation sur la personnalité des coupables :  « Des gens normaux et ordinaires ? » demande Jean-Paul Picaper en titre de son dernier chapitre pour résumer son imposant travail de recherches sur la « médiocrité surdimensionnée » de ces « surhommes » qui prétendaient incarner « quelque chose de supérieur, de libérateur, d’affranchi des petitesses et du quotidien ». Pas question de réhabiliter gratuitement qui que ce soit dans ce sombre dossier de l’Histoire allemande du 20e siècle, « mais en les caricaturant, on a minimisé leur dangerosité », insiste l’auteur.

Sa conclusion : « Le nazisme comme le communisme jetteront longtemps encore une ombre sur l’image de l’homme et de sa civilisation », écrit-il. En déblayant « tout un fatras de fables et d’inepties », il ramène le Troisième Reich à sa vraie nature – un livre d’informations collectées jusqu’au fin fond des archives les plus secrètes, un livre de réflexions acquises lors de rencontres approfondies avec des témoins de premier ordre, bref un livre d’Histoire qui montre que les massacres à grande échelle, partout dans le monde, ne seront jamais punis à la hauteur des attentes de leurs victimes. Hélas. (Par Gérard Foussier, auteur de nombreux livres et articles dont un "Bilan des années Merkel" et "Das deutsch(französische Wehepaar", président du Bureau International de Liaison et de Documentation, rédacteur en chef de la revue Dokumente/Documents, membre du conseil d'administration de la Société des Amis de l'Institut Historique allemand de Paris (IHAP), gérant de la société Foussier media UG. Décembre 2017).

Hela Ouardi. « Les derniers jours de Muhammad ». Ed. Albin Michel. Paris. Nov. 2017.

Nous sommes nombreux, parmi les chrétiens intègres, à avoir lu le Coran mieux que le pape et mieux que les évêques « de progrès », surtout si nous avons eu en mains les témoignages qu’en a donnés Madame Héla Ouardi, universitaire Tunisienne, dans son livre mentionné ci-devant. Or, nous n’y avons pas trouvé comme eux un message de Paix et d’amour ! Cette auteure nous donne quelques détails de la vie de Mahomet qui permettent de comprendre quelles méthodes inspiraient le « Prophète » des musulmans et dont quel fut le background du Livre des musulmans.

Par exemple, lorsque les Bédouins Urayna eurent volé son troupeau, le prophète leur fit couper les pieds et les mains, crever les yeux, et les exposa en plein soleil afin d’augmenter les affres de leur agonie. Mais il n’est pas dit qu’en l’occurrence l’archange Gabriel fut l’inspirateur ! Ces détails, et d’autres témoignages aussi probants de la miséricorde d’Allah, sont rapportés dans cet ouvrage dont les éléments de recherche paraissent considérables. Sans porter le moindre jugement sur l’inspiration que disait avoir le « Prophète », l’ouvrage le ramène à la dimension d’un homme assez talentueux pour fabriquer son message suivant les nécessités de l’instant avec un sens certain de la formule.

On est à Médine en juin 632. Sous le soleil accablant de l'Arabie, le temps semble s'être arrêté  : le « Prophète » de l'islam a rendu son dernier souffle. Tel est le point de départ. Autour de lui, les fidèles de la nouvelle religion tremblent à l'idée de la Fin du monde. Quelle est cette étrange maladie qui l'a terrassé  ? Et pourquoi l'enterrement n'a-t-il pas lieu  ... Au fil de son récit au jour le jour de l'événement le plus mystérieux dans l'histoire de l'islam, Hela Ouardi, universitaire tunisienne, explore et confronte les sources sunnites et shiites les plus anciennes. Celles-ci nous révèlent un autre visage du Prophète  : un homme menacé de toutes parts, affaibli par les rivalités internes et par les ennemis nés de ses conquêtes.

C’est en effet cet aspect que souligne spécialement avec un grand réalisme l’auteure de cette biographie, car, selon elle et à bon escient, Mohamet ne fut point l’impavide conquérant que veut la légende. Ses défaites contre les Byzantins furent cuisantes. Il ne se voulut prophète que pour un proche avenir qu’il voyait apocalyptique et l’ouvrage cite à l’appui cette parole de Mahomet avant sa mort : « Par celui qui tient mon âme en sa main, la descente de Jésus (Îssa), fils de Marie, est imminente ! ». C’est dire qu’il n’avait nullement prévu l’expansion que ses héritiers allaient donner à l’Islam.

Cette croyance d’une proche apocalypse avait été celle des apôtres après la résurrection de Jésus. Mais alors que l’Eglise jusqu'à Constantin allait s’étendre par le sang de ses martyrs, c’est uniquement par le cimeterre que les Califes prétendirent poursuivre l’oeuvre de Mahomet. Et ce qui donne la mesure de ce que fut l’Islamisme, c’est que sur les 4 premiers califes, 3 devaient être assassinés par leurs compétiteurs ! En vérité, l’islamisme ne fut rien de plus qu’une sanglante compétition pour le pouvoir !-

L’islamisme contemporain tient son audience du projet matérialiste des sectes occidentales, qui ont fait de la lutte contre le christianisme leur premier objectif. Dans ce projet, l’Islam a été pensé par la maçonnerie comme un outil susceptible d’arrêter l’expansion missionnaire de l’Eglise. Et que l’objectif maçonnique se soit trouvé exactement conjoint avec  l’impérialisme financier des Yankees, donne la clé du désordre actuel, que les brutales initiatives du président Américain ne peuvent qu’aggraver !

S’il existe quelques sursauts de bon sens national dans les Etats européens de l’Est , il n’existe pas un gouvernement en Europe Occidentale et Scandinave, qui ne soit complice du plan d’invasion qui devrait anéantir la particularité du vieux continent. Et le Vatican vient d’ajouter une touche suicidaire à la situation, en osant comparer le déplacement prévu par la loi de Marie et Joseph vers Bethléem à l’installation sans retour sur notre sol d’une masse considérable d’étrangers dont beaucoup se sont refusés à exposer leur vie pour défendre leur patrie ! Evoquant la population française de son époque, Anatole France disait : « Si 40 millions de Français disent une bêtise, c’est quand même une bêtise ! ». Moi je ne pense pas qu’il soit hérétique de penser que quand le Pape dit une bêtise, c’est quand même une bêtise !

Une réécriture s’impose.

L’Islam a toujours été un monde divisé par les prétentions de ses potentats, mais ces divisions ne remettaient pas en cause l’idéal islamique de domination par le pillage et l’esclavage et par la sujétion des femmes. Aujourd’hui, les quelques lignes de rupture qui apparaissent sont différentes et traduisent le souci de sortir d’un dogmatisme totalement obsolète. Ainsi par exemple, certains intellectuels arabes de qualité, comme le Marocain Reda Benkirane, sociologue et chercheur à l’institut des hautes Etudes, soutient une promotion religieuse qui passerait par l’ouverture sur les sciences. Cela me paraît incompatible avec la Charia, mais soit, le projet est louable.

En fait, le débat lui-même ne peut provoquer qu’un choc salutaire parmi des croyants, dont quantité, encore soumis à une certaine habitude plus qu’à la conviction, refusent en esprit les directives criminelles du Livre sacré. Et de plus en plus nombreux sont les musulmans qui, de mon ami Farid Smahi al Salem ben Amar, sont en état de réflexion et même d’indignation. On peut par ailleurs se rendre compte qu’ayant accédé à des études convenables, quantité de femmes arabes osent revendiquer leur liberté avec un très grand courage. A mon sens, mais évidemment, c’est un chrétien qui croit aux « signes » qui écrit que ce n’est point par hasard que Notre-Dame voulut apparaître au lieu de Fatima, nom évocateur s’il en est !

De fait, si  un certain nombre de musulmans répugne à la violence islamique, leurs sentiments aujourd’hui peuvent trouver des arguments dans une histoire mieux connue . Hela Ouardi écrit : «  Il n’existe pas le moindre document, la moindre trace concrète qui soit contemporaine de l’époque du Prophète. » C’est dire que les légendes qui ont entouré la figure de Mahomet, se soumirent à la nécessité qu’auront les Califes de légitimer leurs fantaisies par de nouvelles sourates. C’est ainsi que le visage du prophète sera multiple. Tantôt, on le présentera sous les traits d’un père de famille , bon, modeste et affectueux ou bien sous celui d’un potentat féroce, faisant par exemple torturer à mort le Juif Kinana pour l’obliger à révéler la cache de ses richesses, exterminant des tribus entières avec pour seul argument le célèbre  « ôte-toi que je m’y mette ! », trouvant des arguments coraniques pour justifier sa copulation avec la femme de son fils adoptif et autres joyeuseté du genre. A tel point qu’il existe aussi une tendance « radicale », laquelle, devant une telle confusion, en arrive à douter de l’existence même du Prophète !

Mais il est probablement une étape qui pourrait être radicale pour expliquer l’islam et dont nous n’avons que de très faibles indices. Ce serait l’influence qu’aurait eu sur la première femme de Mahomet, la riche Khadîja, le Moine Nestorien Bahira. Or c’était l’époque ou Mahomet n’avait pas encore été enseigné par l’archange Gabriel. Il est possible que l’hérésie nestorienne qui refusait à Marie le titre de « Mère de Dieu », se soit traduite, dans l’esprit de Mahomet, comme la négation de la divinité du Christ ! Mais nous n’en savons rien.

Au dernier chapitre de son ouvrage après avoir démontré que les relations très contradictoires sur le prophète, mort intestat, prouvaient bien que l’Islam s’était beaucoup plus constitué sur la volonté de pouvoir des Califes, que sur un texte formel, Hela Ouardi peut écrire :

« Les découvertes épigraphiques dont sur le point de bouleverser notre approche de l’histoire et de l’Islam, non seulement s’agissant de la perception que les premières générations musulmanes avaient du prophète, mais aussi par ce qui est des principes fondateurs de la religion comme la Shabadâ, dont on a trouvé des formules antérieures différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui. Les fouilles archéologiques, ainsi que l’études des documents non musulmans contemporains de l’avènement de l’Islam sont en train d’introduire actuellement une véritable « révolution copernicienne », dans la connaissance de l’Islam primitif. Une réécriture de l’histoire est en marche ! »

Il est possible que cette réécriture soit plus rapide que celle que nous pensions pouvoir espérer. C’est pour cela que, dans cette perspective, 2018 pourrait être une très bonne année pour ceux qui n’ont pas accepté la bestialisation contemporaine. A noter qu’un groupe d’anciens musulmans convertis au christianisme vient d’adresser au pape la lettre protestataire qu’il méritait. Pour les seuls amis qui me restent dans cette optique, je ne ferai pas d’autres vœux de résistance aux castrats démocratiques, car l’évolution est réelle, et elle me parait s’inscrire dans la promesse formelle de l’apôtre : « La vérité vous délivrera ! ». (Alexis Arette, 31 décembre 2017).

Jean-Paul Picaper. « Les Louves du Gévaudan ». Roman. Jérôme Do Bentzinger Editeur. 2017.

Au XVIème siècle, de 1562 à 1598, la France fut endeuillée par le carnage suicidaire des guerres de religion. Pas celle des Camisards bien connue, mais celles qui eurent lieu un siècle plus tôt. Le Gévaudan, actuel département de la Lozère, connut alors l’épisode le plus meurtrier de son histoire. A cela s’ajouta un froid mortel, confirmé par les climatologues contemporains avec un pic en 1586, l’année de la prise du château de Peyre par le duc de Joyeuse, émissaire du roi.  C’est cette année-là, dans ce pays glacé habité par l’aigle et le loup, que les héros et héroïnes de ce roman, vrais et fictifs, s’associèrent à des personnages historiques pour braver l’envahisseur. Mais l’un d’eux s’était trompé d’époque…

Sur une toile de fond authentique, l’auteur nous entraine de cette « guerre froide en Gévaudan » jusqu’aux confins de la Gironde où la « bataille de Coutras » menée par le futur roi de France, fait rage. C’est un grand roman de guerre et d’amour qui nous transpose comme son héros dans une lointaine époque, au cœur d’une France trop souvent oubliée où il n’était pas toujours facile de vivre.  Jean-Paul Picaper, écrivain et journaliste, auteur  de nombreux livres d’histoire et de politique, met en pratique avec ce roman une nouvelle méthode d’initiation à l’histoire. En nous identifiant aux personnages de fiction, si réels pourtant, il nous la fait vivre, au contact des faits et réalités.

Il était temps que l’on parle enfin de la destruction d’un empire régional du Midi à la fin du Moyen-Âge autour d’un château-fort disparu et du massacre de Marvejols, l’Oradour du XVIème siècle. Et n’est-il pas curieux que la chute des températures en ce siècle-là soit tombée pendant quarante ans au même moment que ces guerres de religions, à partir de 1560 ? Il y a fort à parier que la misère engendrée par cet épisode glacial ait poussé les gens à se rallier à une nouvelle religion huguenote qui leur semblait plus proche de leur Dieu que la vieille religion catholique et papale dont les dérives, à l’époque, leur paraissaient attirer sur les hommes la malédiction de l’Éternel.

Jérôme Do Bentzinger Editeur à Colmar et Strasbourg. Juin 2017. 300 pages. 23 €.

Le livre peut être commandé chez l’éditeur Jerome-Do Bentzinger, 8 rue Roesselmann, 68000 Colmar, Tel. : 03.89.24.19.74 - mail: jerome-do.bentzinger-editeur@wanadoo.fr et acheté chez le même éditeur, 27 rue du Fossé des Tanneurs, 67000 Strasbourg.